Lilian Laslande : confessions d’un attaquant qui jouait avec le cœur

AJA Auxerre

par | Mar 23, 2026 | Auxerre

Passé par Auxerre, Bordeaux, Bastia, Nice et l’équipe de France, Lilian Laslande a replongé dans ses souvenirs au micro de Smail Bouabdellah sur Kampo. Dans un entretien dense, sincère et souvent émouvant, l’ancien attaquant a raconté le football d’avant, celui du vestiaire, des liens humains, des buteurs, des entraîneurs à poigne et des émotions brutes. Un témoignage rare, à la fois nostalgique et très actuel.

Le ton est donné dès les premières minutes. Lilian Laslande ne parle pas seulement de football. Il parle de vie, de groupe, de fidélité, d’identité. Son premier souvenir ? « Dans la cour de ma grand-mère. Je m’inventais des matches, je m’inventais déjà professionnel. » Et déjà, une évidence : « Toujours avant-centre. L’important, c’était celui qui marquait les buts. »

Auxerre, le grand apprentissage de Lilian Laslande

C’est à Auxerre que tout a vraiment commencé. Recruté alors qu’il jouait encore en DH, Laslande débarque chez Guy Roux à 17-18 ans et mesure immédiatement l’écart. « Quand je suis arrivé, j’avais l’impression d’être perdu, de ne pas être à la hauteur. J’ai dit à mes parents : on va déchirer le contrat, je ne peux pas rester là, ils sont vraiment trop forts. »

Mais il tient. Il apprend. Et il comprend la méthode Guy Roux. « Pendant plus de 6-7 ans, on a fait des entraînements toujours les mêmes, toujours les mêmes. Donc à un moment donné, tu fais ça les yeux fermés. » Cette répétition, loin de l’user, l’a construit. « C’est grâce à lui que j’en suis là aussi. »

Laslande raconte aussi la magie de cette AJ Auxerre qui dépassait son statut. « Quand Auxerre jouait, tout le monde était pour Auxerre. Les Parisiens, les Marseillais… Toute la France était pour ça. » Et dans ce 4-3-3 immuable, il se régalait. « Je me régalais dans ce jeu-là. Fallait être bon de la tête. Fallait avoir des affinités avec ces garçons-là. »

Cette équipe, il la décrit comme une partition récitée par cœur. « Giroud, comme tu as dit, 4-3-3, c’est tout. Il n’y avait rien d’autre. C’était une partition qu’on récitait, tout le temps. » Pour lui, c’est même une leçon pour le football moderne : « Quand on connaît ce qu’on doit faire par cœur, ça nous aide dans un match. »

Le pénalty contre Dortmund et le poids des émotions

Parmi les souvenirs forts, il y a cette demi-finale européenne contre Dortmund. À 18 ans, Guy Roux l’envoie tirer un pénalty. « Il me dit : “toi tu tires”. J’avais 18 ans… Là, j’ai pris conscience qu’on n’était plus dans la cour de mamie. » Il marque. Mais ce qu’il retient surtout, c’est sa réaction après. « Quand j’ai marqué mon pénalty, j’ai regretté d’avoir été égoïste. Dans ma tête, ça a été : t’as fait ton travail. Et quand j’ai vu la tristesse de Stéphane Mahé, je me suis dit : t’as plus le droit de penser ça. »

Cette sensibilité traverse tout son témoignage. Même lorsqu’il évoque son but refusé, encore contre Dortmund, sur une bicyclette restée célèbre. « Le geste, je le fais instinctivement. Je vois le ballon rentrer, je vais fêter ma joie, et en me retournant je vois l’arbitre qui lève la main. » Il n’en fait pourtant pas un regret. « Ça fait partie de mon histoire, du football, de l’histoire d’Auxerre aussi. »

Lilian Laslande : Bordeaux, le club du cœur et l’ivresse du titre

S’il dit avoir ressenti ses premières grandes émotions à Auxerre, Bordeaux garde une place à part. Parce que c’est son club. Parce que c’est son territoire. Parce que le titre de 1999 reste un sommet. « À Lescure, quand j’allais voir les matches, je me disais : un jour c’est peut-être toi qui vas être là. »

Le soir du titre au Parc des Princes face au PSG reste gravé. « Quand on a pris le but, les injures que j’ai pu faire à mes coéquipiers… On s’est dit : on va se manger notre saison sur une connerie comme ça. » Puis vient la délivrance, avec sa passe pour Pascal Feindouno. « Quand je vois Pascal glisser le ballon entre les jambes de Bernard Lama, j’ai dit : il y a un bon Dieu. »

La suite est folle. « Le président a dit : ouvrez le stade ce soir. » Les supporters attendent cinq heures. « Une ambiance de… c’est impressionnant. C’est ça le football, à vivre. »

Laslande insiste surtout sur ce que représentait ce Bordeaux-là. « Avec Sylvain, quand on faisait le centre, on se disait : combien on va avoir d’actions ce soir ? » Puis il rend hommage à ceux qui l’ont sublimé : « Ali Benarbia, Micoud… ces garçons-là, ils avaient le compas dans l’œil. C’étaient des maîtres d’orchestre. »

Lilian Laslande : « Le football, c’est d’abord une famille »

Ce qui frappe dans l’entretien, c’est sa nostalgie assumée d’un football plus collectif, plus humain. « Si on est arrivé à avoir ces titres, c’est qu’on a créé des liens entre nous, une ambiance. » À Auxerre, tout le monde sort ensemble. « Même si c’était vrai, on était sortis, mais on sortait tous ensemble. C’était pas un ou deux ou trois, c’était tout le monde. »

Pour lui, tout part de là. « Ce qui m’a manqué quand j’ai arrêté, c’est tous les jours se retrouver avec tes amis. » Et plus loin : « C’est ça un club. C’est pas juste les joueurs, le coach. C’est le président, les secrétaires, tout ça. »

Il raconte même avoir été choqué lorsque certains clubs ont commencé à cloisonner tous les espaces. « On n’a plus monté dans les bureaux. Mais vous, vous ne connaissez pas ces gens. Nous, on les connaît par leur prénom. »

Cette conception très organique du football l’amène à une critique forte du jeu moderne. « Les datas, c’est bien. On sait qu’un joueur a fait tant de centres. Mais humainement, vous le connaissez ? Il peut vous mettre le bazar dans le vestiaire. » Puis cette phrase, qui résume tout son regard : « Les garçons aujourd’hui, ce sont des athlètes. Mais la seule chose qui leur manque, c’est de jouer avec ça, avec leur cœur. »

Les jeunes, les agents et les étapes brûlées

Laslande se montre aussi très lucide sur le football actuel et la gestion des jeunes joueurs. « Avant de vouloir partir ailleurs, d’abord, formez-vous. Vous avez 20 ans, formez-vous jusqu’à 23-24 ans. » Il regrette que beaucoup soient envoyés trop tôt, parfois au mauvais endroit. « Est-ce qu’ils ont étudié le club où ils viennent ? »

Il pointe également le rôle de certains agents. « On leur propose de jouer la Coupe d’Europe de suite. Tu vas jouer la Coupe d’Europe, mais tu vas jouer où ? En Bulgarie. Tu vas faire quoi ? Un tour ? » Et résume sa philosophie d’une phrase limpide : « Il y a des étapes dans une carrière, et ces étapes-là, pour moi, sont importantes dans la formation d’un jeune. »

Bastia, Nice, Sunderland : des choix de vie avant l’argent

Son récit est aussi traversé par une idée simple : le bonheur compte davantage que le salaire. Il l’assume quand il évoque Sunderland. « Il me restait 4 ans de contrat à 700 000 par mois net. La deuxième année, j’ai dit : je m’en vais. Moi je suis pas heureux ici. » Et il ajoute, avec une forme de fierté : « C’est pas l’argent qui fera mon bonheur. »

Même chose lorsqu’il rejoint Bastia. « On m’a dit Bastia. Oui, j’ai dit de suite. Juste pour cette ambiance. Pour ce contexte-là. » Le contexte bastiais, souvent décrit de manière négative, il le retourne totalement. « Ce stade-là pouvait faire basculer une rencontre. Si tu savais amener le stade juste avec toi… »

Et là encore, il insiste sur les émotions. « Quand tu marques un but et que tu fais lever tout le monde, on ne peut pas le décrire. Si on l’a pas vécu, on peut pas le décrire. »

L’équipe de France, sans regret pour Lilian Laslande

Ses sept sélections en Bleu restent une fierté immense. « J’ai eu l’honneur de porter, d’écouter la Marseillaise, de la chanter, de marquer un but sous le coq. » Il raconte même comment Guy Roux lui avait confié avant 1998 que le choix se jouerait entre lui et Stéphane Guivarc’h. Mais il n’exprime aucun ressentiment. « Il a été champion du monde. Et moi il n’y a pas de regret là-dessus. »

Cette absence d’amertume dit beaucoup du personnage. Laslande regarde son parcours avec gratitude. « J’ai touché à tout. Coupe d’Europe, Ligue des champions, équipe de France… »

« Moi, je ne me définissais pas comme un vrai buteur »

C’est peut-être la formule la plus étonnante de l’entretien. Lui, l’avant-centre marquant, refuse l’étiquette du pur tueur. « Moi, je ne me décris pas comme un vrai buteur. Les vrais buteurs, c’est Jean-Pierre Papin, Pauleta. » Pourquoi ? Parce qu’il se voit comme un joueur de partage. « J’ai toujours fait à peu près entre 7 et 12 passes décisives chaque année. Une miette, ça me suffisait pour être heureux. »

Cette humilité donne encore plus de poids à sa dernière confession, sans doute la plus forte. Quand on lui demande de quoi il est le plus fier, il ne parle ni du doublé, ni du titre, ni des Bleus. Il répond simplement : « Le fait d’avoir partagé tous ces moments avec tous ces joueurs. »

C’est là que réside le cœur de son témoignage. Lilian Laslande n’a pas seulement raconté une carrière. Il a raconté une certaine idée du football. Un football de vestiaire, d’amitiés, de courage, de transmission et d’émotions pleines. Un football qui, à l’entendre, ne devrait jamais cesser de se jouer avec le cœur.

Source : Kampo (interview de Lilian Laslande par Smail Bouabdellah)

Thomas Delcourt

Thomas Delcourt

Journaliste spécialisé Ligue 1, Ligue 2 et mercato pour Morning Foot.
Décrypte l’actualité du football français avec précision et réactivité.

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